L’installation de Monsanto en Inde.


L’Inde est le troisième producteur mondial de coton après la Chine et les Etats-Unis, cette plante symbolique du monde agricole indien y est cultivée depuis plus de 5000 ans et fait vivre plus de 17 millions de familles, principalement dans les Etats du Sud (Maharashtra, Gujerat, Tamil Nadu et Andhra Pradesh).

Implantée en Inde depuis 1949, la société Monsanto y représente l’un des premiers fournisseurs de produits phytosanitaires, des herbicides et surtout des insecticides qui constituent un marché important, car le coton est très sensible à une foule de ravageurs comme le ver américain de la capsule, l’anthonome du cotonnier, la cochenille, l’araignée rouge, la chenille épineuse du cotonnier ou les pucerons. Avec l’avènement de la « révolution verte » au milieu des années 60, l’Etat a encouragé la monoculture intensive du coton avec des variétés hybrides de haut rendement nécessitant le recours à des engrais chimiques et l’usage massif de pesticides pour venir à bout des tous les fléaux attaquant le coton.
Cependant l’usage intensif d’insecticides synthétiques a entraîné un phénomène bien connu des entomologistes : le développement de la résistance des insectes aux produits censés les combattre. Résultat : pour venir à bout des parasites, les paysans ont dû augmenter les doses et recourir à des molécules toujours plus toxiques. C’est tellement vrai qu’en Inde, alors que la culture du coton ne représente que 5 % des terres cultivées, celle-ci totalise, à elle seule, 55 % des pesticides utilisés. Cette augmentation du recours aux produits chimiques a augmenté les coûts de production et a contraint les paysans a s’endetté encore plus. Il faut ajouter à cela la chute des cours du coton dans les années 90, qui est passés de 98,2 dollars par tonne en 1995 à 49,1 en 2001 notamment à cause de la politique de subvention américaine [1]. Cette chute des cours a fini par accabler les paysans endettés et a entraîné le début de la première vague de suicide, à la fin des années 1990.

Aujourd’hui l’introduction des semences génétiquement modifiées est considérée comme une seconde « révolution verte » ou « révolution génétique » par les observateurs indiens. Dès 1993, Monsanto négocie une licence d’utilisation de la technologie Bt avec la Maharashtra Hybrid Seed Company (Mahyco), la principale entreprise semencière d’Inde. Deux ans plus tard, le gouvernement indien autorise l’importation d’une variété de coton Bt cultivée aux États-Unis (la « Cocker 312 », qui contient le gène « Cry1Ac »), pour que les techniciens de Mahyco puissent la croiser avec des variétés locales. En avril 1998, la firme de Saint-Louis annonce qu’elle a racheté 26 % des parts de Mahyco et qu’elle a créé avec son partenaire indien une joint-venture à 50-50, baptisée Mahyco Monsanto Biotech (MMB), destinée à la commercialisation des futures semences transgéniques de coton. Au même moment, le gouvernement indien autorise la multinationale à conduire les premiers essais en champ de coton Bt.

« Cette décision a été prise hors de tout cadre légal », dénonce Vandana Shiva, la directrice de la Fondation de Recherche pour la Science, la Technologie et l’Ecologie, à New Delhi. Physicienne et docteur en philosophie des sciences. Cette figure internationale de l’altermondialisme a reçu en 1993 le « prix Nobel alternatif » pour son engagement en faveur de l’écologie et contre l’emprise des multinationales agrochimiques sur l’agriculture indienne. « En 1999, explique-t-elle, mon organisation a déposé un recours auprès de la Cour suprême pour dénoncer l’illégalité des essais réalisés par Mahyco Monsanto. En juillet 2000, alors que notre requête n’avait pas encore été examinée, ces essais ont été autorisés sur une plus grande échelle, à savoir sur une quarantaine de sites, répartis dans six États, mais les résultats n’ont jamais été communiqués, car on nous a dit qu’ils étaient confidentiels. Le Comité indien d’approbation du génie génétique avait demandé que soit testée la sécurité alimentaire des graines de coton Bt, utilisées comme fourrage pour les vaches et les buffles, et qui peuvent donc affecter la qualité du lait, ainsi que celle de l’huile de coton qui sert à la consommation humaine, mais cela n’a jamais été fait. En quelques années, Monsanto a réalisé un vrai hold-up sur le coton indien, avec la complicité des autorités gouvernementales, qui ont ouvert la porte aux OGM, en bafouant le principe de précaution que l’Inde avait pourtant toujours défendu. » [2]

Enfin Vandana Shiva dénonce l’opération de séduction lancée par Monsanto pour convaincre les décideurs indiens : « par exemple, en janvier 2001, une délégation américaine, composée de magistrats et de scientifiques, a rencontré fort opportunément le président de la Cour suprême, Justice A. S. Anand, à qui elle a vanté les bienfaits des biotechnologies, au moment où celui-ci devait se prononcer sur notre plainte. Dirigée par l’Institut Einstein pour la science, la santé et les tribunaux, elle lui a proposé de monter des ateliers pour former les juges sur la question des OGM . Monsanto a aussi organisé plusieurs voyages à son siège de Saint-Louis, auxquels étaient invités des journalistes, des scientifiques et des juges indiens. De même, la presse a été largement sollicitée pour propager la bonne parole. Il est atterrant de voir le nombre de personnalités qui sont capables de défendre mordicus les biotechnologies, alors que manifestement elles n’y connaissent rien… » [3]

Finalement le 20 février 2002, le Comité indien d’approbation du génie génétique donne son autorisation à la mise sur le marché des cultures de coton Bt, au grand dam des organisations écologistes.





[1Les subventions accordées aux agriculteurs américains s’élevaient à 18 milliards de dollars en 2006 (voir Fawzan HUSAIN, « On India’s farms, a plague of suicide », New York Times, 19 septembre 2006)

[2Le Monde Selon Monsanto, MM Robin, Co-editions La Decouverte/Arte Ed. 2008, p347

[3Le Monde Selon Monsanto, MM Robin, Co-editions La Decouverte/Arte Ed. 2008, p348